Entrevue avec Thomas Blanchy, adjoint au directeur des Archives et de la Bibliothèque du Palais princier de Monaco, commissaire adjoint de l’exposition

Question 1 : Comment vous-est venue l’idée de cette exposition sur Monaco et les Napoléons ?


T.B : Louis Ducruet souhaitait depuis longtemps qu’à Monaco, une exposition soit consacrée à Napoléon I er . L’idée a pu se concrétiser grâce à sa rencontre avec David Iakobachvili. Celui-ci possède 25 000 objets d’art, principalement liés au Premier et au Second Empire, touchant en particulier les domaines de l’horlogerie et de l’orfèvrerie. Il a, en particulier, une collection impressionnante de tabatières et de pendules à automates du XIX e siècle.
Pour nourrir le contenu historique, Louis Ducruet s’est rapproché des Archives du Palais de Monaco. Très vite, notre objectif a été de se différencier d’autres expositions sur le Premier Empire en croisant l’histoire de Napoléon avec celle de Monaco, chose qui n’avait jamais été vraiment faite. Pour étoffer le sujet, nous avons aussi décidé d’élargir l’exposition au Second Empires. En effet, il existe encore aujourd’hui beaucoup de malentendus autour des relations entre Monaco et les deux empereurs. Ces liens sont souvent résumés à deux
épisodes : la rencontre de Golfe-Juan entre le prince Honoré Grimaldi et Napoléon I er , en 1815, et le traité franco-monégasque de 1861 pour la période du Second Empire. Or, il y a beaucoup plus à dire.
L’équipe des Archives du Palais a donc travaillé en collaboration avec Louis Ducruet, David Iakobachvili et son équipe, ainsi qu’avec les équipes du Grimaldi Forum. Pour une exposition de cette envergure, il était nécessaire d’avoir un commissaire spécialiste des deux Napoléon, inséré dans le milieu des connaisseurs du sujet. C’est pourquoi, nous avons fait appel à la Fondation Napoléon et à Pierre Branda, qui a accepté de devenir le commissaire principal. Il a apporté son expertise française, tandis que Thomas Fouilleron et moi, respectivement directeur et adjoint au directeur des Archives du Palais, avons apporté notre connaissance de l’histoire du point de vue monégasque. La scénographie a été réalisée conjointement par les équipes de David Iakobachvili et celles du Grimaldi Forum. Nous avons travaillé comme cela plus d’un an et demi.

Question 2 : Quels étaient les partenaires de l’exposition et comment avez-vous élaboré votre collection ?


T.B : Pierre Branda a permis le prêt de nombreux objets issus des collections de la Fondation Napoléon. D’autres grandes institutions en lien avec l’histoire impériale ont prêté des œuvres : le Château de Compiègne, le château de la Malmaison, le Musée de Sens. À Monaco, le palais princier a prêté des archives et des œuvres – comme un buste de Canova, de l’argenterie ou des pièces d’ébénisterie. Le Nouveau Musée national de Monaco (NMNM) a également participé. Des cousins de S.A.S. le Prince, la famille d’Urach, en Allemagne, ont prêté des portraits de famille. Enfin, une part très importante des objets présentés provenait de la collection privée de David et Mikhail Iakobachvili. Passionnés d’art et d’histoire, ils ont rassemblé, pendant des années, des pièces de grande valeur, qui ont été dévoilées au public pour la première fois cet été. C’est le parcours de l’exposition, et donc son contenu historique, qui a guidé la sélection des œuvres.


Question 3 : Quels sont les liens historiques entre les Napoléons, les deux empires et Monaco ?


T.B : Au départ, les liens étaient ténus, et plutôt complexes. Monaco avait été annexé par la France évolutionnaire et les princes avaient perdu leur titre et leur prestige. Ils avaient été dépossédés de leur palais, dont les meubles avaient été vendus aux enchères. Le palais avait même été transformé en hôpital militaire, puis en asile ’indigents. Une princesse, Françoise-Thérèse de Choiseul-Stainville, épouse du prince Joseph de Monaco, a fait partie des dernières personnes guillotinées lors de la Terreur. Alors qu’il était destiné à hériter du trône monégasque, le jeune prince Honoré, à l’âge de 20 ans, a dû, en quelque sorte, repartir à zéro. Il s’est réalisé en embrassant pleinement la carrière militaire dans les armées de Napoléon. Ayant fait preuve de courage, il s’est illustré lors de plusieurs batailles ; Hohenlinden (1800), Prentzlow (1806) ou Eylau (1807). Devenu aide de camp de Grouchy, puis celui de Murat, qu’il accompagne en Espagne, il est fait baron d’Empire en 1810 et obtient les fonctions de premier écuyer auprès de l’impératrice Joséphine. Lorsqu’après la première abdication de Napoléon I er , le congrès de Vienne rend à Monaco sa souveraineté, Honoré se rend sur place pour prendre possession du trône au nom de son père… Sur son chemin, le 1 er mars 1815, il rencontre l’empereur, qui, revenant de l’Ile d’Elbe, vient de débarquer sur la plage de Golfe-Juan, et espère, lui aussi, reprendre possession de son trône… aux Tuileries…
Les relations avec les Bonaparte se sont ensuite renforcées avec le prince Charles III, qui entretenait une relation personnelle avec Napoléon III. Charles et son épouse Antoinette étaient souvent invités à des réceptions aux Tuilerie, à l’opéra, ou dans différents salons parisiens où ils fréquentaient l’élite du Second Empire. Depuis 1848 et la séparation de Menton et de Roquebrune de la Principauté, le prince Charles cherchait des soutiens politiques à Paris. Après le rattachement, en 1860, de Nice à la France, Napoléon III passe un traité avec Monaco, le 2 février 1861. Si celui-ci entérine l’annexion des deux villes à la France, il apporte à Monaco une forte indemnité et, par la promesse d’un désenclavement et de relations franco-monégasques redéfinies, assure à Monaco un nouvelle prospérité. C’est le début de l’essor de Monte-Carlo ! Les relations de Charles III et de Napoléon III sont alors empruntes de bienveillance et d’amitié.
Par l’entremise de l’impératrice Eugénie, Albert I er , fils de Charles III, épouse en 1869 Marie-Victoire Douglas-Hamilton, petite fille de Stéphanie de Beauharnais, elle-même fille adoptive de Napoléon I er . Ce mariage, arrangé, n’a certes pas duré, mais il a en quelque sorte, ajouté des liens de famille entre les Grimaldi et les Bonaparte… À la fin du XIX e siècle, les relations ont changé de nature : partageant de nombreux centres d’intérêts, Albert I er et l’ex- impératrice Eugénie nourrissent une véritable amitié et se fréquentent, en particulier au palais princier, ou au Cap Martin, où Eugénie a fait construire la villa Cyrnos (« Corse » en grec). Cette proximité affective perdure jusqu’à la mort d’Eugénie en 1920. Pendant ce temps, Monaco est devenu un « petit Paris », riche de sa vie culturelle, en particulier par la vivacité de l’art lyrique. L’opéra, œuvre de Garnier, la place du Casino, et certaines villa rappellent alors le style éclectique du Second Empire.


Question 4 : Comment Monaco fait vivre encore la mémoire des deux Empires et plus particulièrement le Second Empire aujourd’hui ?


T.B : Il me semble qu’il existe encore une certaine méconnaissance sur l’importance de Napoléon I er , et surtout celle de Napoléon III, dans l’histoire monégasque. Les liens ont certes été contrastés, mais les deux Empire ont façonnés l’histoire moderne de la Principauté, d’où l’intérêt de cette exposition. En 2021, un buste de l’impératrice Eugénie a été inauguré dans les jardins du Fort-Antoine, à Monaco, avec votre association et
l’ambassadeur de France à Monaco de l’époque, Laurent Stefanini. Ce dévoilement a été suivi d’un colloque, dans la salle Garnier. Il s’agissait de rendre hommage à une amie et une voisine de la Principauté, mais aussi de marquer notre intérêt pour l’histoire du Second Empire à Monaco.
Le prince Louis II, parce qu’il descend par sa mère, Marie-Victoire Douglas-Hamilton, de Stéphanie de Beauharnais, est en quelque sorte un héritier adoptif de Napoléon I er . On comprend donc sa passion pour l’empereur des Français et son intérêt pour les vestiges et les reliques de cette période, dont il avait rassemblé une collection impressionnante, contribuant ainsi à une mémoire impériale. Aujourd’hui, cette exposition témoigne de la passion d’un autre membre de la famille princière pour cette époque, Louis Ducruet.
En définitive, à Monaco, la valorisation de l’histoire des deux empires reste ponctuelle et peut-être liée aux commémorations. Cependant, le rôle durable des Napoléon dans l’histoire monégasque se devine à certains indices : on a parlé de la salle Garnier, bien sûr, mais dans les Grands Appartements du Palais princier, le visiteur peut admirer un trône de style Empire, ainsi qu’un portrait en pied de Charles III qui évoque de façon frappante les portraits de cour de Napoléon III. Avec cette exposition, nous avions a cœur de donner des clés pour permettre au public de comprendre les ressorts de ces jeux d’influences stylistiques, politiques, voire matrimoniaux. Le catalogue qui en est issu restera, je l’espère, un jalon. L’avenir nous apportera peut-être d’autres occasions d’évoquer ce beau sujet.

Propos recueillis par Jordan Cruciani, SGA